ACTA UNIVERSITATIS LODZIENSIS
Folia Litteraria Romanica 20(2) 2025

DOI: https://doi.org/10.18778/1505-9065.20.2.11

L’influence de l’imaginaire linguistique médiatique sur l’apprentissage des langues étrangères dans les établissements d’enseignement primaire et secondaire : une analyse des adjectifs dans la presse à travers le Corpus national tchèque

Moïse Lemonnier*

logo ORCID https://orcid.org/0009-0005-0976-4482
Université de Bohême du Sud
lemonm00@jcu.cz

RÉSUMÉ

Cette étude, issue de notre thèse sur l’apprentissage des langues étrangères en République tchèque, analyse l’influence de l’imaginaire linguistique médiatique sur les choix des élèves. À partir du Český národní korpus (Corpus national tchèque), cette recherche identifie les adjectifs les plus courants associés à cinq langues étrangères (anglais, français, allemand, russe, espagnol) et évalue leur impact potentiel sur les préférences linguistiques des élèves dans les établissements d’enseignement primaire et secondaire.

MOTS-CLÉS – imaginaire linguistique médiatique, apprentissage des langues étrangères, choix linguistiques des élèves, analyse d’adjectifs, Corpus national tchèque (Český národní korpus)

The Influence of the Media Linguistic Imaginary on Foreign Language Learning in Primary and Secondary Schools: an Analysis of Adjectives in the Press Through the Czech National Corpus

SUMMARY

This study, part of our doctoral thesis on foreign language learning in the Czech Republic, examines the influence of media-driven linguistic imagination on students’ language choices. Using the Czech National Corpus, this research identifies the most common adjectives associated with five foreign languages (English, French, German, Russian, and Spanish) and assesses their potential impact on students’ language preferences in primary and secondary schools.

KEYWORDS – linguistic media imaginary, foreign language learning, students’ language choices, adjective analysis, Czech National Corpus (Český národní korpus)

1. Introduction

Cette étude s’inscrit dans le cadre de notre thèse, qui explore les dynamiques de l’apprentissage des langues étrangères dans le système éducatif tchèque, fortement influencé par les changements survenus depuis l’adhésion du pays à l’Union européenne en 2004. L’objectif principal de cette recherche est de comprendre pourquoi les élèves tchèques privilégient certaines langues étrangères plutôt que d’autres dans le cadre de leur cursus scolaire, aussi bien au primaire qu’au secondaire. Plusieurs axes structurent notre travail. En premier lieu, nous avons analysé en détail les statistiques fournies par le ministère de l’Éducation tchèque, couvrant la période de 2005 à 2023/2024, pour observer les tendances et évolutions de l’enseignement des langues. Nous avons ensuite étudié l’impact des choix politiques en matière d’éducation, particulièrement ceux relatifs à la promotion ou au délaissement de certaines langues. Un autre aspect de notre recherche concerne les politiques linguistiques françaises, notamment sous l’angle du transfert culturel, et leur influence potentielle sur la place du français en République tchèque. Enfin, notre thèse aborde le concept d’« imaginaire linguistique » chez les élèves, c’est-à-dire la façon dont ils perçoivent et imaginent les différentes langues étrangères. Ce concept est exploré, d’une part, avec une analyse du corpus médiatique extrait du Český národní korpus, qui révèle les représentations des langues étrangères dans la presse tchèque, et, d’autre part, à travers une enquête menée auprès d’élèves et d’étudiants de l’enseignement primaire, secondaire et supérieur, visant à comprendre leurs perceptions et représentations des langues qu’ils apprennent ou choisissent de ne pas apprendre. Si le présent article se concentre uniquement sur les résultats issus du corpus médiatique, il est important de souligner que les adjectifs les plus fréquents dans la presse recoupent largement ceux employés spontanément par les élèves, en particulier pour les langues perçues positivement. En revanche, les représentations négatives sont plus fréquentes chez les élèves, notamment ceux qui n’apprennent pas la langue concernée, alors que la presse adopte un ton plus neutre. Nous exposerons tout d’abord la méthode utilisée pour l’analyse des adjectifs dans les médias, puis nous discuterons des principaux résultats concernant les représentations des langues étrangères dans la presse et leur possible impact sur les choix linguistiques des apprenants.

2. Méthode utilisée

Le Corpus national tchèque : Český národní korpus (ČNK)

Pour cette étude, nous avons utilisé le Corpus national tchèque (Český národní korpus), un projet académique lancé en 1994 dans le but de cartographier en continu la langue tchèque. Ce corpus est régulièrement mis à jour et enrichi pour refléter les évolutions de la langue tchèque contemporaine à travers différents types de textes. Il inclut plusieurs sous-corpus, chacun ayant un objectif et une portée spécifiques :

Dans le cadre de notre recherche sur l’imaginaire linguistique médiatique, nous avons choisi d’utiliser le corpus SYN et plus particulièrement sa dernière version, SYN v12, qui couvre la langue tchèque écrite contemporaine. Ce choix est pertinent pour notre analyse car ce corpus contient des textes journalistiques et médiatiques récents, enrichis d’annotations grammaticales.

Nous avons opté pour le sous-corpus « NMG: publicistika », qui se concentre spécifiquement sur les textes journalistiques et articles de presse, autrement dit, les écrits susceptibles de former et de refléter l’imaginaire linguistique des lecteurs. Ce corpus contient un total de 5 533 673 226 mots (données arrêtées au 4 juillet 2024) et couvre la période de 1990 à 2022, ce qui permet une analyse approfondie de l’évolution des adjectifs utilisés pour décrire les langues étrangères dans les médias tchèques. Notre objectif est bien d’analyser la fréquence et la distribution des adjectifs associés aux langues étrangères dans les articles de presse, afin de comprendre comment les médias influencent l’imaginaire linguistique et les choix des élèves dans l’apprentissage des langues étrangères. Pour cette analyse, nous avons concentré nos recherches sur les cinq langues principales enseignées en République tchèque : le français, l’anglais, l’allemand, le russe et l’espagnol. Voici la formule utilisée dans SYN v12 pour notre recherche d’adjectifs décrivant le français : [word=”(?i)francouzština”][word=”je”][]{0,3}[tag=”A.*”].

Formule utilisée dans SYN v12 pour la recherche d’adjectifs décrivant le français dans le « NMG : publicistika » : [word=”(?i)francouzština”][word=”je”][]{0,3}[tag=”A.*”]
Fig. 1. La formule écrite dans le SYN 12 et recherche dans le « NMG: publicistika ».

Voici une explication de cette requête :

Une fois cette requête lancée, nous avons obtenu une liste de phrases comprenant le mot « francouzština » suivi d’un adjectif dans un rayon de trois mots que nous pouvons voir sur l’illustration 2.

Les premiers résultats de la recherche d’adjectifs décrivant le français dans le « NMG : publicistika »
Fig. 2. Les premiers résultats de la recherche.

Pour éviter les faux négatifs (exemples où les adjectifs ne concernent pas la langue en général, ou un autre mot, ou sont mal attribués), nous avons mis en place un filtre supplémentaire excluant les phrases contenant des pronoms ou des adjectifs possessifs avant le mot « francouzština » (exemple : « Moje francouzština je však příšerná » = « Mon niveau de français est pourtant affreux » ). Ce filtrage a permis d’éliminer les contextes où les adjectifs qualifient la personne et non la langue.

Ensuite, nous avons recherché la fréquence de distribution des adjectifs pour pouvoir les isoler. Puis, nous avons obtenu le résultat de la recherche avec le nombre d’adjectifs et d’occurrences que nous avons finalement exporté au format Excel pour commencer l’analyse.

Voici les résultats de la fréquence que nous avons obtenus :

Cependant, il a été nécessaire de relire tous les énoncés et de nettoyer les données car certains adjectifs n’étaient pas liés à la langue mais à un autre nom dans l’énoncé, certains mots n’étaient tout simplement pas des adjectifs et certains adjectifs n’étaient pas compréhensibles même en lisant le contexte. Par exemple : « angličtina je taky modrá » (« la langue anglaise est aussi bleue ») est difficilement interprétable et utilisable.

Les résultats obtenus après ce nettoyage ont permis d’identifier les adjectifs réellement liés à la langue :

La loi de Zipf (Bertin, Lafouge, 2020), postulant une relation inverse entre la fréquence d’un mot et son rang dans un corpus, a été vérifiée à travers l’analyse de la distribution des adjectifs. Conformément à cette loi, notre analyse a révélé que pour chaque langue étudiée, un petit nombre d’adjectifs est utilisé très fréquemment, tandis que la majorité apparaît de manière sporadique. La répartition des adjectifs respecte le schéma de distribution proposé par la loi de Zipf. Cela confirme que, malgré les spécificités des adjectifs associés à chaque langue, la tendance générale est que peu d’adjectifs sont largement utilisés, tandis qu’une grande majorité reste peu fréquente. Cette observation est importante, car elle montre que l’imaginaire linguistique médiatique, à travers les adjectifs utilisés, peut influencer les perceptions et potentiellement le choix d’apprentissage des langues étrangères. C’est ce que nous allons pouvoir confirmer/infirmer en ajoutant une étude sur l’imaginaire linguistique des apprenants.

3. L’imaginaire linguistique

Lors du IVe Colloque international de sciences du langage à l’Université de Suceava en Roumanie, du 16 au 18 octobre 1997, Houdebine-Gravaud (1997 : 4) a défini l’imaginaire linguistique comme suit :

L’imaginaire linguistique est défini comme le rapport du sujet à la langue (Lacan) – prise en compte de l’aspect le plus intime autant que faire se peut d’où des fantasmes et fictions d’un sujet (normes fictives, non étayées par un discours social) – et à la langue (Saussure) – aspect plus social et idéologique donc, étayé par un discours par exemple grammatical, académique, orthoépique, puriste (normes prescriptives). Cet imaginaire linguistique est repérable dans les commentaires sur les usages ou les langues (versant unilingue ou plurilingue des évaluations linguistiques allant des discours les plus neutres) – normes évaluatives, constatives – au plus qualifiant (disqualifiant ou valorisant : normes prescriptives, fictives, etc.).

Cette dualité entre les dimensions individuelles (fantasmes, fictions) et les normes prescriptives externes est pertinente dans le cadre de mes recherches, car elle reflète les attitudes ambivalentes des apprenants vis-à-vis d’une langue étrangère. Les apprenants évaluent non seulement la langue selon leurs expériences personnelles, mais aussi en fonction des discours normatifs auxquels ils sont exposés, que ce soit, par exemple, à l’école ou dans les médias. Lors du même colloque, Houdebine-Gravaud (1997 : 5) ajoute :

Sur les terrains africains de moindre prescriptivité parce que de tradition orale, C. Canut a montré comment la transmission personnelle et le facteur affectif maintenaient une pression en faveur d’une langue x (le soninké par exemple) – celle du père ou du grand-père – alors que l’influence sociale de la communication homogénéisante en milieu urbain : le bambara à Bamako était prégnante.

Cette distinction, soulignée par Canut, entre la transmission affective d’une langue par le biais familial et l’influence sociale, met en lumière l’importance des facteurs personnels et sociaux dans la construction des imaginaires linguistiques. Elle éclaire également la façon dont ces imaginaires peuvent évoluer en fonction des contextes dans lesquels les langues sont apprises ou transmises. En complément, dans son étude sur les imaginaires linguistiques en Afrique, Sol (2020) met en lumière l’importance de la transmission affective des langues à travers la famille et le rôle joué par les langues dominantes dans les contextes plurilingues. Sol montre que les imaginaires linguistiques sont souvent façonnés par des relations de domination entre les langues locales et officielles, comme le français et l’anglais, et explique comment les langues maternelles continuent de maintenir une pression affective, malgré la prédominance sociale des langues coloniales.

4. Résultats de la recherche

4.1. L’imaginaire linguistique de la langue anglaise véhiculé par la presse

Les adjectifs attribués à l’anglais par la presse renvoient l’image d’une langue : « répandue » (12%) et « mondialisée » (11%), ce qui montre que l’anglais est perçu avant tout comme une langue mondialement diffusée, avec une omniprésence dans les échanges internationaux. Cet imaginaire linguistique donne l’idée que l’anglais est inévitable. Il est également qualifié de « nécessaire » (9%) et de « facile » (10%), suggérant une accessibilité de son apprentissage et une langue incontournable pour s’intégrer. Les adjectifs comme « importante » (7%) et « officielle » (5%) montrent que l’anglais occupe un rôle central et institutionnel dans le discours médiatique. Ces éléments contribuent à un imaginaire où l’anglais est à la fois omniprésent et incontournable. On trouve, par exemple, dans le corpus les formulations suivantes : « angličtina je důležitý a nezbytný nástroj » (l’anglais est un outil important et nécessaire), « angličtina je mezinárodní řečí reklamy » (« l’anglais est la langue internationale de la publicité »), « angličtina je světovým jazykem » (l’anglais est une langue mondiale), ou encore « angličtina je poměrně jednoduchá » (« l’anglais est relativement simple »). Ces exemples illustrent clairement l’imaginaire d’une langue à la fois omniprésente, indispensable, accessible et valorisée comme langue de communication mondiale.

4.2. L’imaginaire linguistique de la langue allemande véhiculé par la presse

« Importante » (17%), « difficile » (14%) et « répandue » (8%) sont les adjectifs les plus fréquents dans la presse pour décrire la langue allemande. Cela montre qu’elle est perçue comme une langue exigeante mais importante. Elle est également vue comme une langue « précise » et « pure » (5%). Bien que la langue allemande soit considérée comme « mondiale » (5%) et « fréquente » (5%), et donc assez présente pour les tchèques, des adjectifs comme « attirante » (4%) ou « belle » (3%) sont présents de manière marginale, suggérant une valorisation esthétique plus faible. Elle est perçue comme utile et nécessaire, mais elle n’a pas l’image d’une langue séduisante, elle n’est pas valorisée esthétiquement par la presse et sa difficulté est mise en valeur. Il y a dans le corpus les formulations suivantes « němčina je důležitý jazyk pro Evropu » (« l’allemand est une langue importante pour l’Europe »), « němčina je obtížná pro začátečníky » (« l’allemand est difficile pour les débutants »), « němčina je méně atraktivní než angličtina » (« l’allemand est moins attirant que l’anglais »), et « němčina je přesná a logická » (« l’allemand est précis et logique »).

4.3. L’imaginaire linguistique de la langue russe véhiculé par la presse

L’adjectif « proche » (18%) est celui qui ressort le plus dans la presse concernant la langue russe, montrant qu’elle est perçue comme une langue familière, accessible. Des adjectifs comme « nécessaire » (10%) et « fréquente » (9%) suggèrent que la langue russe est perçue comme une langue importante dans la société tchèque. Elle est également décrite comme « appréciée » (8%) et « belle » (6%), ce qui illustre une reconnaissance sur un plan esthétique. Parallèlement, elle est perçue comme « facile » (5%) et « mélodique » (4%), renforçant cette perception positive. Cependant, la présence de l’adjectif « difficile » (4%) montre que cette accessibilité peut être relative. On trouve dans le corpus des formulations telles que « ruština je blízká naší kultuře » (« le russe est proche de notre culture »), « ruština je nutná pro obchod s Východem » (« le russe est nécessaire pour le commerce avec l’Est »), ou encore « ruština je krásný jazyk » (« le russe est une belle langue »).

4.4. L’imaginaire linguistique du français véhiculé par la presse

La perception de la difficulté via l’adjectif « difficile » (17%) est dominante dans la presse, soulignant que le français est une langue imaginée comme complexe, ce qui peut potentiellement freiner son apprentissage. « Belle » (12%) et « officielle » (11%) sont les adjectifs les plus positifs, reflétant la perception de la langue française comme une langue élégante, mais aussi institutionnelle, voire prestigieuse. La langue française est considérée comme internationale avec « répandue » (10%) et « mondiale » (5%) bien qu’à un niveau inférieur par rapport à d’autres langues comme l’anglais. Les adjectifs « étrangère » (7%) et « riche » (3%) soulignent une perception du français comme une langue exotique et culturellement dense. Parmi les phrases attestées dans le corpus, on trouve : « francouzština je krásný jazyk » (« le français est une belle langue »), « francouzština je strašně těžká » (« le français est terriblement difficile »), « francouzština je úřední řečí » (« le français est une langue officielle »), ou encore « francouzština je zpěvným jazykem » (« le français est une langue mélodieuse »). D’autres occurrences insistent sur sa diffusion comme « francouzština je světový jazyk » (« le français est une langue mondiale »). Ces exemples confirment un imaginaire linguistique ambivalent mêlant prestige, difficulté et richesse.

4.5. L’imaginaire linguistique de la langue espagnole véhiculé par la presse

L’adjectif « mondiale » (18%) domine les perceptions dans la presse, montrant que la langue espagnole est perçue comme une langue globale avec une grande influence dans le monde. « Proche » (11%) est plus difficile à interpréter alors qu’ « attirante » (7 %) reflète une perception positive. Les adjectifs comme « répandue/utilisée » (7%) et « simple » (5%) soulignent la fréquence de son utilisation et sa perception comme une langue importante et accessible, renforçant son image positive dans les médias. La dimension esthétique est soutenue par l’emploi de « mélodieuse » (5%) et « belle » (4%) renforçant ainsi l’image de son attractivité. Dans le corpus nous avons : « španělština je světový jazyk » (« l’espagnol est une langue mondiale »), « španělština je krásný jazyk » (« l’espagnol est une belle langue »), et « španělština je milostný jazyk » (« l’espagnol est une langue de l’amour »).

5. Statistique de l’évolution de l’apprentissage des langues étrangères dans le système scolaire tchèque

Tableau 1. Répartition de l’apprentissage des langues étrangères dans le système scolaire tchèque (d’après les données du ministère de l’Éducation tchèque, 2023).
aucune donnée anglais (%) français (%) allemand (%) russe (%) espagnol (%)
2005/2006 77,7 4,11 39,1 1,7 1,4
2006/2007 82,1 4,16 35,2 1,9 1,5
2007/2008 85,6 4,26 32,6 2,3 1,8
2008/2009 88,6 4,33 30,8 3 2
2009/2010 91,1 4,21 30,1 4 2,3
2010/2011 93,5 4,05 29,9 4,8 2,4
2011/2012 95,8 3,79 28,5 5 2,5
2012/2013 96,8 3,37 26,8 5,1 2,4
2013/2014 97,8 3,1 28,3 6,5 2,4
2014/2015 98,3 2,91 28,9 7,4 2,5
2015/2016 98,5 2,65 28,6 7,3 2,4
2016/2017 98,7 2,42 28,5 7,2 2,4
2017/2018 98,8 2,23 28,6 7,1 2,5
2018/2019 98,9 2,12 28,8 7 2,6
2019/2020 99 2,09 28,9 7,1 2,8
2020/2021 99,1 2,05 29,3 7,2 3,1
2021/2022 99,2 2,08 29,6 7,1 3,4
2022/2023 99,3 2,19 29,6 6,7 3,8
2023/2024 99,3 2,37 29,7 5,5 4,4

L’évolution de l’apprentissage des langues étrangères dans le système scolaire tchèque depuis 2005 (pour la répartition par région et par type d’établissement, voir Lemonnier, 2023) met en lumière plusieurs dynamiques, influencées à la fois par des réformes scolaires, la démographie, des objectifs européens, des réformes de financement et, plus récemment, par des événements géopolitiques. Ces différents éléments ont modelé le paysage linguistique en affectant la popularité des langues et la manière dont elles sont perçues. Les réformes scolaires mises en œuvre en République tchèque, combinées avec les politiques européennes de promotion du multilinguisme, ont joué un rôle crucial dans l’évolution des langues enseignées. Depuis l’adhésion du pays à l’Union européenne en 2004, plusieurs changements ont été réalisés pour renforcer l’apprentissage des langues étrangères dans les établissements scolaires. L’introduction de la première langue étrangère obligatoire en classe 3 en 2007 (ministère de l’Éducation tchèque, 2007) a renforcé le rôle de l’anglais comme langue de base. Cela se reflète dans les statistiques, où l’anglais est devenu « quasi-universel » dans les établissements tchèques, passant de 77,7 % en 2005/2006 à 99,3% en 2023/2024. Ce monopole de l’anglais se reflète dans son imaginaire linguistique. Il est perçu dans la presse comme une langue « internationale », « utile » et « nécessaire ». À la rentrée 2013, les nouveaux programmes scolaires nationaux (ministère de l’Éducation tchèque, 2013) instaurent la deuxième langue vivante obligatoire à partir de la classe de 8e (avant-dernière classe de l’enseignement secondaire du second degré). Cette réforme a particulièrement bénéficié à l’allemand, qui reste la deuxième langue la plus étudiée en République tchèque, malgré un certain déclin. En 2005/2006, 39,1% des élèves apprenaient l’allemand et ce chiffre a baissé à 29,7% en 2023/2024. Néanmoins, cette réforme a permis de stabiliser l’apprentissage de l’allemand, et son imaginaire linguistique – avec des adjectifs comme « utile » et « importante » – démontre une langue qui a une place forte dans le système scolaire tchèque. La proximité économique et géographique de l’Allemagne et de l’Autriche renforce certainement cette perception. Cependant, l’allemand est également perçu comme « difficile », ce qui peut freiner son apprentissage chez certains élèves. Depuis 2022, la guerre entre la Russie et l’Ukraine a modifié la perception du russe en République tchèque. Le russe, qui bénéficiait d’une progression entre 2005 et 2020, a commencé à décliner après le déclenchement du conflit. Avant la guerre, l’apprentissage du russe était relativement stable, atteignant même 7,4% en 2014/2015 et se maintenant autour de 7% jusqu’en 2021/2022. Toutefois, après 2022, on observe un déclin notable, avec seulement 5,5% des élèves l’étudiant en 2023/2024. Cette baisse peut s’expliquer par un changement radical dans la perception de la langue. Alors que le russe était perçu comme « proche », « nécessaire » et « fréquent », les événements politiques ont accentué des perceptions négatives chez les apprenants qui le choisissent moins souvent. Le français est la langue qui a subi le déclin le plus marqué depuis 2008, mais l’apprentissage du russe diminue rapidement après 2022.

La réforme de 2020, qui a modifié la manière dont les financements étaient alloués aux établissements scolaires, a eu un impact significatif sur la diversité linguistique dans le système éducatif tchèque. Le passage d’un financement basé sur le nombre d’élèves à un financement basé sur le nombre de groupes d’élèves a encouragé les établissements à maintenir des cours de langues, tout en garantissant la stabilité des groupes déjà établis. Cette réforme semble notamment avoir permis à des langues comme le français de maintenir une certaine stabilité, voire de croître légèrement notamment dans les établissements d’enseignement primaire et secondaire du premier degré. Le français, bien que globalement en déclin, a vu son taux passer de 2,05% en 2020/2021 à 2,37% en 2023/2024. Quoique perçue comme « belle » et « riche », la langue française souffre d’une image de langue « difficile ». Cela est un facteur qui peut expliquer en partie son déclin, bien que la réforme de 2020 ait permis de limiter cette chute. L’espagnol, en revanche, a connu une progression plus marquée, passant de 2,8% en 2019/2020 à 4,4% en 2023/2024. L’espagnol bénéficie d’un imaginaire linguistique extrêmement positif, et cela se reflète dans cette progression. Des adjectifs comme « attrayante », « mélodieuse » et « facile » encouragent les élèves à choisir l’espagnol comme deuxième ou troisième langue, expliquant sa croissance constante depuis 2010.

6. Conclusion

L’évolution de l’apprentissage des langues étrangères en République tchèque reflète une interaction complexe entre réformes scolaires, financements, géographie, démographie, événements géopolitiques et imaginaire linguistique. Si des langues comme l’anglais et l’allemand restent dominantes, l’impact de la guerre en Ukraine, les réformes de financement et les imaginaires linguistiques continuent de transformer le paysage linguistique. Dans ce contexte, l’espagnol semble être la langue qui bénéficie le plus de cette transformation, tandis que le russe, affecté par des événements externes, connaît un déclin rapide. Le français, en baisse depuis 2008 dans les établissements scolaires, connaît un timide rebond à la faveur notamment de la réduction de l’apprentissage du russe. Les perceptions des langues dans la société et leur enseignement dans les établissements scolaires tchèques continueront à évoluer en fonction des politiques éducatives, des médias et des transferts culturels. Nos résultats montrent que les représentations véhiculées dans la presse rejoignent en grande partie celles exprimées par les élèves pour les langues valorisées. En revanche, les élèves, en particulier ceux qui n’apprennent pas une langue, mobilisent davantage d’adjectifs à connotation négative, là où la presse reste plus neutre. Cela met en évidence le rôle structurant, mais non exclusif, des discours médiatiques dans la formation de l’imaginaire linguistique. Dans cette perspective, il revient aux différentes institutions de contribuer activement à transformer ces représentations, en articulant politiques linguistiques et actions culturelles de terrain.


Autorzy

* Moïse Lemonnier, est enseignant certifié en lettres modernes et doctorant en dernière année d’études romanes à l’Université de Bohême du Sud. Fort d’une longue expérience dans l’enseignement du FLE, du FLS et de la littérature, il s’intéresse à l’apprentissage des langues étrangères, au transfert culturel et à l’imaginaire linguistique. Il a publié plusieurs articles dans des revues internationales et présenté ses travaux lors de conférences en Europe.


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