Avant-propos
Dans la polysémie du mot « correspondance » – se distinguant par l’entrecroisement des acceptions courantes et des concepts métalinguistiques qui connotent simultanément des notions comme analogie, corrélation, échanges, communication, conformité – semblent se focaliser de nombreux enjeux et défis de la néophilologie, et plus largement des sciences humaines. Les révolutions technologiques, les processus de mondialisation, les tournants épistémologiques et éthiques, dont nous sommes ce dernier temps témoins ou acteurs/actrices, nous invitent à établir constamment divers types de correspondances, aussi bien au sens d’échanges épistolaires que des correspondances interlinguistiques, inter/transculturelles, intersémiotiques, interdisciplinaires ou encore celles entre les textes ( systèmes discursifs) et le monde référentiel (réalité extralinguistique). Pour les romanisants, le mot « correspondances » employé au pluriel s’associera certes au célébrissime sonnet de Charles Baudelaire, créant l’image d’un réseau de rapports entre l’immanence et la transcendance, entre divers aspects du vivant et du sensible, qui constituent la voie de la connaissance. Cependant, dans notre domaine de recherche, à travers l’écho des correspondances baudelairiennes, tous ceux qui explorent les sentiers « des forêts de symboles » néophilologiques pourront entendre l’invitation à un voyage (inter)discursif, un appel à une sortie épistémologique de soi vers l’autre, au-dehors des limites d’une œuvre donnée, d’une thématique, d’une langue, d’un (méta)langage, d’une discipline…
Les textes rassemblés dans le présent numéro constituent autant de tentatives de creuser la richesse de ce concept pluridimensionnel.
La partie littéraire regroupe huit contributions dont la première, signée par Petr Kyloušek, sert d’une introduction quelque peu provocatrice, basée sur l’idée des « non-correspondances » dans la communication. En effet, l’auteur examine plusieurs niveaux de l’incompatibilité entre les éléments constitutifs de la communication, qui arrivent pourtant, quoique non de manière explicite, à produire du sens.
Eliza Sasin applique l’idée des correspondances baudelairiennes, horizontales et verticales, aux écrits de Francis Poictevin. Elles servent l’écrivain aussi bien dans sa restitution des éléments de la nature que dans les descriptions imagées des œuvres d’art. L’influence de Baudelaire, bien visible dans les textes de Poictevin, se trouve confirmée dans ses paratextes.
L’analyse de l’œuvre de Camille Pert que propose Weronika Lesiak se concentre sur les rapports entre l’œuvre fictionnelle de cette auteure de la fin du XIXe siècle et ses écrits théoriques, les deux présentant la condition de la femme aux prises avec les exigences traditionnellement formulées envers son sexe à l’époque, et une conscience féministe émergente.
Wojciech Trembaczowski, à son tour, explore, dans une perspective intertextuelle, les sources auxquelles Louis-Ferdinand Céline a abondamment puisé pour construire ses personnages et, ce faisant, pour donner l’image de l’absurdité de la vie humaine, remplie de souffrances inévitables.
L’article de Klaudia Kaczmarek part du modèle tripartite de Vincent Jouve (le « lisant », le « lectant » et le « lu ») pour s’intéresser aux techniques mauriaciennes de la construction du personnage. En s’appuyant sur le cas de Thérèse Desqueyroux, elle montre en quoi les conceptions romanesques de Mauriac résonnent avec l’imagination de ses lecteurs.
Les ouvrages de Marie Gevers et de Paul Willems (Vie et mort d’un étang et Il pleut dans ma maison) servent de base à une analyse écopoétique qui s’assure aussi une assise philosophique, menée par Karolina Tymura. L’étude donne à voir la place toute singulière que tient la nature dans les deux récits.
Le théâtre de Matei Vișniec devient le centre d’intérêt pour Abdellah Zine El Abidine qui examine plusieurs pièces de cet auteur du point de vue du rôle qu’y jouent l’espace et le temps. L’auteur montre comment les éléments scéniques et extra-scéniques servent la vision absurde et contradictoire de l’existence humaine.
L’étude de Tomasz Zielnik, qui examine au niveau de la traduction des référents culturels et de certaines omissions les correspondances entre le texte original de La Légende d’Ulenspiegel de Charles De Coster et sa traduction polonaise par Przecław Smolik, clôt cette première section et permet, de par son caractère interdisciplinaire, une transition vers la partie linguistique.
Celle-ci s’ouvre sur la contribution de Michalina Buler, qui analyse un corpus de slogans polonais et français utilisés lors des manifestations écologistes menées par des jeunes face à la crise climatique. Elle identifie trois types de correspondances, d’un point de vue thématique et lexical : complètes, partielles et inexistantes, reflétant ainsi la tension entre une dimension globalisante et un ancrage local des discours militants.
Moïse Lemonnier, quant à lui, s’intéresse à la situation du français en République tchèque à travers le prisme de l’imaginaire linguistique véhiculé par les médias. En analysant les adjectifs les plus fréquemment associés à cinq langues étrangères dans le Český národní korpus, il évalue l’impact de ces représentations sur les préférences linguistiques des élèves de l’enseignement primaire et secondaire.
À son tour, Karol Niewiadomski présente les résultats d’une étude consacrée à la prononciation et à la perception des caractéristiques phonologiques de l’italien, menée auprès de locuteurs francophones possédant un niveau avancé dans cette langue. L’analyse révèle que, bien que les participants maîtrisent relativement bien les consonnes géminées ainsi que l’accent tonique, des difficultés persistent quant à la reconnaissance des différences sémantiques liées entre autres à ces deux éléments.
Ensuite, l’article de Zuzana Puchovská examine les affinités fonctionnelles entre le plus-que-parfait français et l’antepréteritum slovaque, un temps généralement absent des études contrastives sur l’expression du passé, car considéré par les linguistes comme périphérique. L’auteure analyse la terminologie grammaticale, révélant une certaine non-correspondance tant formelle que notionnelle entre les deux temps, contrairement à leur fonction aspecto-temporelle, jugée identique. Ainsi, l’antepréteritum en slovaque contemporain pourrait être considéré comme un équivalent fonctionnel du plus-que-parfait.
L’avant-dernière contribution s’intéresse au développement de la compétence plurilingue chez les apprenants de langues étrangères à travers les stratégies de transfert interlinguistique mobilisées lors d’une lecture intercompréhensive. En s’appuyant sur la méthode dite des « sept tamis », Marta Ściesińska analyse comment les étudiants polonais en philologie française activent leurs compétences linguistiques et métalinguistiques pour tenter de comprendre un texte d’actualité rédigé en espagnol et en italien.
Finalement, Łukasz Ściesiński présente les résultats d’une recherche-action visant à identifier la manière dont les étudiants de FLE au niveau universitaire s’engagent dans la compréhension orale. Le fait d’aborder l’engagement cognitif sous l’angle des processus contrôlés (de bas et de haut niveau) ainsi que des stratégies mobilisées lors de l’accomplissement de cette tâche lui a permis d’opérationnaliser le concept initialement peu transparent.
Nous vous souhaitons une agréable lecture.
Monika Grabowska, Natalia Nielipowicz, Piotr Sadkowski, Anita Staroń